Les premiers quartiers de la ville de Trois-Rivières, entre crises économiques et revitalisation par l’économie sociale.

 In 40e_anniversaire

Par Stéphane Trudel, candidat au doctorat en psychologie à l’UQTR

 

Fondée en 1634, mais découverte par Jacques Cartier en 1535, la ville de Trois-Rivières est connue pour sa position stratégique centrale dans l’ensemble du Québec. Située à mi-chemin entre les villes de Québec et Montréal, elle bénéficie d’une forte visibilité qui en fait la métropole de la Mauricie.

La ville de Trois-Rivières connait un nouvel essor provenant désormais d’une économie davantage diversifiée. Cette dynamique renouvelée est très apparente au niveau de ses premiers quartiers, qui sont devenus une caractéristique prégnante de la ville, par leur mélange entre une économie sociale croissante, un développement économique riche et une dynamique esthétique et culturelle remarquable.

Autrefois marquée par l’importance de son développement manufacturier florissant, la Mauricie a connu, à partir des années 1960 jusqu’à sa chute brutale survenue pendant les années 1980, un important passage à vide qui a laissé plusieurs individus dans des situations très précaires. Trois-Rivières, pour sa part, n’a pu échapper à ce vaste mouvement de refonte du domaine manufacturier. D’ailleurs, le sociologue Gérald Doré, professeur retraité de l’Université Laval, avait réalisé une intéressante recherche sur ce contexte sous-prolétaire des années 1960-1970, tel que vécu, entre autres, par les habitants des premiers quartiers de l’ancienne ville de Trois-Rivières[1].

Ce qui est qualifié de « premiers quartiers », au sein de la présente ville de Trois-Rivières, représente en fait les districts plus reconnus de Laviolette, Sainte-Marguerite et Marie-de-l’Incarnation, auxquels il faut ajouter le district du Carmel ainsi que ce qui est identifié comme le « bas du Cap », soit les districts du Sanctuaire et de la Madeleine. C’est justement au sein de ces premiers quartiers que fut vécue la transformation du milieu manufacturier trifluvien. Abritant à l’époque des entreprises telles que Canadian International Paper, Wayagamack Pulp and Paper Company, Saint-Lawrence Paper Mill et Wabasso Cotton Company Limited, ces quartiers comptent aujourd’hui bien peu d’entreprises du genre, alors qu’ils ont dû parvenir à réactualiser leur offre de services et la dynamique sociale qui y prend place. Ce passage aride rencontré par la ville de Trois-Rivières lui a d’ailleurs valu, en 1998, le titre de « capitale nationale du chômage ». C’est donc dans un tel contexte que la seconde plus ancienne ville du Québec a dû se renouveler et chercher à retrouver la dignité qui lui valut à l’époque sa grande reconnaissance.

De plus, il ne faut pas oublier que depuis 2000, les villes de Sainte-Marthe-du-Cap, Cap-de-la-Madeleine, Saint-Louis-de-France, Trois-Rivières, Trois-Rivières-Ouest et Pointe-du-Lac furent fusionnées pour devenir la ville de Trois-Rivières, telle que nous la connaissons et qui représente, en 2017, 136 018 habitants[2]. Cette fusion a assurément contribué à dépasser certaines limites rencontrées auparavant par l’ancienne ville de Trois-Rivières et lui donne désormais le 9e rang au sein des villes les plus populeuses du Québec.

Alors que le revenu annuel moyen est aujourd’hui de 33 331$ par individu et de 74 758$ pour les familles[3], il importe de nous rappeler qu’au plus fort de la crise qui a pu sévir dans les années 1960, que certains devaient s’en sortir avec 8$ par mois[4], ce qui, en dollar constant, donnerait aujourd’hui environ 62$ par mois[5]. Il s’agissait d’une véritable crise pour ces familles auparavant mieux nanties – n’oublions pas que la force de l’industrie papetière poussait des gens à s’y installer pour des emplois offrant d’excellents salaires.

Comme nous le savons aujourd’hui, le développement du monde communautaire, l’essor récent de l’économie sociale et solidaire et les politiques publiques et sociales mieux établies facilitent la vie des gens en contexte de perte d’emploi. Toutefois, les fermetures des grandes industries, qui s’est à nouveau produit au début des années 1990, fit en sorte que cette ville qui se voulait autrefois la « capitale mondiale du papier », se retrouvait spontanément poussée à diversifier son économie. « La perte de 3000 emplois manufacturiers, de 1991 à 1992, a entraîné la mise au chômage de 2 400 personnes »[6].

Offrant une prospérité artificielle, basée sur un fort mouvement ouvrier constitué d’emplois demandant peu ou pas de qualifications, ce passage vers une économie renouvelée fut pour plusieurs très difficiles. Ces grandes manufactures qui étaient principalement au sein des premiers quartiers de la ville de Trois-Rivières, ont fait de ces quartiers ouvriers des quartiers défavorisés à la suite de leur fermeture. Les conséquences sont encore ressenties aujourd’hui au sein de la population. Toutefois, l’essor récent de l’économie sociale de ces premiers quartiers font de la ville de Trois-Rivières, qualifiée de la « Mecque de l’économie sociale » par les auteurs Ulysse et Lesemann (2007)[7], l’une des villes du Québec où la mobilisation citoyenne est la plus significative.

Ces premiers quartiers, non seulement représentent la diversité, mais illustrent à quel point il est possible de mieux réaliser une intégration efficace entre les divers niveaux économiques et des individus présentant des portraits socio-économiques variés. On y trouve non seulement un fort développement communautaire et économique, mais aussi ce mélange entre commerçants, résidants mieux nantis et des citoyens qui n’ont simplement jamais déménagé de ces premiers quartiers, malgré l’ensemble des crises qui purent être traversées pendant les années 1960 ou au début des années 1990. Du côté des principaux organismes, nous retrouvons non seulement La Démarche des premiers quartiers de Trois-Rivières, mais aussi la Corporation de développement économique et communautaire (ÉCOF-CDEC) et le Centre d’organisation mauricien de services et d’éducation populaire (COMSEP). Ces acteurs de l’économie sociale s’ajoutent donc aux autres groupes plus connus comme les Artisans de la Paix et le Centre Le Havre.

Parallèlement à cela, il y a de nombreux commerces locaux, plusieurs restaurants et une vie culturelle et artistique dynamique qui s’inscrit non seulement dans le secteur du Port de Trois-Rivières, mais qui s’étend sur tout le district de Laviolette. Il y a donc tout ce rapport entre divers commerces de proximité, locaux gouvernementaux, studio télévisuels et radiophoniques, édifices patrimoniaux et logements restaurés qui permettent une grande mixité et qui rendent la vie des premiers quartiers chaleureuse, hospitalière et diversifiée. Alors que les districts du Carmel et de Sainte-Marguerite-du-Cap présentent un revenu moyen par habitant qui se situe tout juste en dessous de la moyenne trifluvienne, les autres districts comme celui de Laviolette, pour sa part, présente plus de la moitié de sa population (52,6%) comme ayant des revenus entre 0$ et 19 999$ par an[8], qui se retrouvent en dessous du seuil de faible revenu[9]. Il en va de même pour les districts de la Madeleine (53,5%), du Sanctuaire (53,4%) et de Marie-de-l’Incarnation (50,5)[10]. Il s’agit déjà là d’un indicateur qui précise que même au sein des premiers quartiers, les districts les plus au Sud – qui s’approchent évidemment du Fleuve et s’inscrivent justement dans cet ancien univers manufacturier – sont occupés par une part significative de résidents aux revenus moindres.

Toutefois, c’est justement ce contexte particulier qui est propre aux premiers quartiers qui fut le moteur permettant un tel essor de l’économie sociale trifluvienne, telle que nous la connaissons aujourd’hui. Ces aspects nous permettent ainsi de mieux saisir les dynamiques économiques, sociales et politiques qui ont favorisé la revitalisation de ces premiers quartiers hautement marqués par ces crises économiques d’importance. Grâce à ces diverses pratiques, politiques publiques et initiatives provenant de la société civile, la réorganisation des premiers quartiers fut possible et contribua grandement à non pas leur redonner cette image d’antan, mais à présenter des quartiers ou la diversité, la mixité et la collaboration font désormais partie des éléments incontournables.

Par leur grande résilience et leur désir d’être reconnus en prenant part de façon engagée à la revitalisation de leur ville, les résidents des premiers quartiers se sont affairés à dynamiser leur secteur afin d’en faire cet élément désormais incontournable de la ville de Trois-Rivières, où les multiples productions artistiques et festivités qui y sont tenus pendant tout l’été, font désormais la renommée de la ville.

Notes

[1] Doré, G., La culture de pauvreté et les pauvres du Québec : une analyse d’entrevues de groupe auprès d’économiquement faibles à Montréal, Trois-Rivières et Cabano. Grade de Maître ès arts, sociologie, Québec, Université Laval, 1970.

[2] Ville de Trois-Rivières, À propos de la Ville. Portrait de la ville : démographie et statistiques, Consulté le 7 décembre 2017 à [http://www.v3r.net/a-propos-de-la-ville/portrait-de-la-ville/demographie-et-statistiques]

[3] Ibid.

[4] Doré, G., Op.cit., p. 51.

[5] Banque du Canada, Feuille de calcul de l’inflation, Canada, Gouvernement du Canada. Consulté le 5 décembre 2017 à [https://www.banqueducanada.ca/taux/renseignements-complementaires/feuille-de-calcul-de-linflation/].

[6] Ulysse, P.J. et F. Lesemann, Lutte contre la pauvreté, territorialité et développement social intégré. Le cas de Trois-Rivières, Québec, PUQ, 2007, p. 12.

[7] Ulysse, P.J. et F. Lesemann, Op.cit.

[8] ÉCOF-CDEC de Trois-Rivières, Portrait socioéconomique des premiers quartiers de Trois-Rivières 2014-2015, pp. 29, 56 et 132. Consulté le 08 décembre 2017 à [http://www.cdectr.ca/Fichiers/38920a5d-51b3-e611-80f5-00155d09650f/Entities/m_980f2c09-00b8-e611-80f5-00155d09650f/Documents/Portrait_socioeconomique_TR_2014-2015.pdf]

[9] ISQ, Seuils du faible revenu, MFR-seuils avant impôt, selon la taille du ménage, Québec, 2012-2015, Québec, Gouvernement du Québec. Consulté le 11 décembre 2017 à [http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/conditions-vie-societe/revenu/faible-revenu/seuilsmfr_qcavi_.htm]

[10] ÉCOF-CDEC de Trois-Rivières, Op.cit., pp. 82, 107 et 159.

 

Références principales

Banque du Canada, Feuille de calcul de l’inflation, Canada, Gouvernement du Canada. Consulté le 05 décembre 2017 à [https://www.banqueducanada.ca/taux/renseignements-complementaires/feuille-de-calcul-de-linflation/].

Doré, G., La culture de pauvreté et les pauvres du Québec : une analyse d’entrevues de groupe auprès d’économiquement faibles à Montréal, Trois-Rivières et Cabano. Grade de Maître ès arts, sociologie, Québec, Université Laval, 1970.

ÉCOF-CDEC de Trois-Rivières, Portrait socioéconomique des premiers quartiers de Trois-Rivières 2014-2015, pp. 29, 56 et 132. Consulté le 08 décembre 2017 à [http://www.cdectr.ca/Fichiers/38920a5d-51b3-e611-80f5-00155d09650f/Entities/m_980f2c09-00b8-e611-80f5-00155d09650f/Documents/Portrait_socioeconomique_TR_2014-2015.pdf]

ISQ, Seuils du faible revenu, MFR-seuils avant impôt, selon la taille du ménage, Québec, 2012-2015, Québec, Gouvernement du Québec. Consulté le 11 décembre 2017 à [http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/conditions-vie-societe/revenu/faible-revenu/seuilsmfr_qcavi_.htm]

Ulysse, P.J. et F. Lesemann, Lutte contre la pauvreté, territorialité et développement social intégré. Le cas de Trois-Rivières, Québec, PUQ, 2007, p. 12.

Ville de Trois-Rivières, À propos de la Ville. Portrait de la ville : démographie et statistiques, Trois-Rivières, Ville de Trois-Rivières. Consulté le 07 décembre 2017 à [http://www.v3r.net/a-propos-de-la-ville/portrait-de-la-ville/demographie-et-statistiques]

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