Commerce charnel et prostitution à Trois-Rivières entre 1850 et 1900

 In 40e_anniversaire

Par Francis Bergeron, détenteur d’une maîtrise en études québécoises à l’UQTR.

Au XIXe siècle, le développement portuaire de Trois-Rivières est accéléré avec l’exploitation forestière, le commerce du bois, la sidérurgie et la construction du chemin de fer Grand-Tronc. En tant que société régionale de la Mauricie, non encore tout à fait urbaine, Trois-Rivières devient en quelques décennies le lieu de transit du commerce régional. En fait, la ville connaît alors une phase d’expansion industrielle et démographique comme les autres grands centres urbains. Ainsi, la ville de Trois-Rivières accueille durant la période estivale des travailleurs « saisonniers », tels que les bûcherons, les employés de chemins de fer et les marins. Dès lors, nous pouvons facilement déduire que durant cette période la ville était fréquentée par une population majoritairement masculine. Dans ces conditions, « cette population fournit un lot de clientèle pour les bordels de la ville »[1].

  • Quels sont les lieux de débauche à Trois-Rivières?

Après 1850, le commerce charnel trifluvien compte plusieurs lieux de débauche publics et privés où les clients « commettent le mal » avec des femmes[2]. Les lieux de débauche se trouvent sur l’ensemble du territoire du district de Trois-Rivières[3].

Le dépouillement des dossiers judiciaires permet d’identifier les deux endroits publics les plus fréquentés de Trois-Rivières par les prostituées et leurs clients entre 1850 et 1900 : le terrain de l’exposition et le Coteau Saint-Louis[4].

Les lieux privés sont majoritairement associés aux maisons malfamées tenues par une tenancière ou un tenancier et situées dans les différents quartiers de la ville. D’ailleurs, chaque quartier de la ville de Trois-Rivières possède sa propre maison de désordre. Toutefois, certains quartiers sont plus souvent liés à la prostitution. C’est notamment le cas des quartiers Saint-Louis et Saint-Philippe où l’on compte 78% des arrestations[5].

Outre les bordels, les prostituées pouvaient s’adonner à des activités charnelles dans une chambre d’une auberge ou d’un hôtel. Ces établissements privés sont presque tous situés au cœur de la ville, c’est-à-dire « entre le port et le marché au nord et, à l’ouest, de l’église paroissiale à la rue Saint-Georges », où la majorité des travailleurs transitent[6]. Elles pouvaient également rencontrer leurs clients dans des immeubles à logement.

Les archives judiciaires mentionnent des maisons déréglées situées dans les villages des environs et parfois même en pleine forêt comme le bordel situé près du lac Shea aux alentours de La Tuque. À noter toutefois que la prostitution en milieu rural est plutôt rare, mais le phénomène existe bel et bien[7].

  • Qui sont les acteurs impliqués dans le commerce du sexe?

Dans le milieu prostitutionnel trifluvien, cinq types d’acteurs, tant hommes que femmes, sont impliqués dans le commerce du sexe. Tout d’abord, les tenancières et tenanciers de maisons de débauche sont des acteurs typiques du commerce du sexe trifluvien. C’est généralement des femmes qui tiennent ce type d’établissement et parfois même des couples. Le portrait représentatif d’une tenancière est une femme mariée, mère d’un enfant, analphabète et catholique.

Les prostituées sont majoritairement de jeunes femmes âgées de moins de 30 ans. Selon les archives, les prostituées sanctionnées sont autant célibataires que mariées, occasionnellement mineures, et elles sont souvent victimes de pauvreté extrême. Vous comprendrez que si ces femmes sont dans une pauvreté extrême, la prostitution devient malheureusement la seule option lorsque d’autres ne sont pas envisageables. Sans compter que certaines vendent leur corps et parfois celui de leurs enfants pour la survie de la famille.

 De plus, les clients qui sont actifs dans le milieu de la prostitution à Trois-Rivières sont majoritairement des hommes âgés de moins de 30 ans. Or, les individus impliqués dans la prostitution, tant hommes que femmes, sont également âgés de 30 et moins, soit 57% selon les dossiers.

Un autre acteur qui est occasionnellement lié au commerce charnel est le charretier. Certains charretiers étaient des intermédiaires entre les clients et les prostituées et sollicitaient un montant d’argent supplémentaire. Les charretiers sont fréquemment les témoins de désordre, tout comme les voisins des établissements de débauche et les constables de la ville.

La corruption policière n’est pas un fléau de notre époque contemporaine. Effectivement, un scandale incriminant deux policiers impliqués dans le commerce charnel trifluvien éclate en 1885 lors d’un procès contre une tenancière d’une maison de débauche. Cette histoire a fait les manchettes des journaux trifluviens portant ainsi l’indignation populaire au zénith. D’après les témoins, les constables Alexandre Décoteau et Théodule Beaulieu agissaient comme de véritables proxénètes. Ils fréquentaient assidument le bordel de la veuve Garceau et de Mme Grenier; ils contrôlaient le bordel et ils promettaient leur protection. Par conséquent, ils ont été accusés de corruption, car ils n’accomplissaient pas leur devoir et n’exécutaient pas les mandats d’arrestation. Ils ont donc été renvoyés par les élus municipaux[8].

  • Les principaux types de délits concernant le commerce charnel

Les crimes plus graves reliés au commerce du sexe « sont normalement traités par le tribunal de la Cour des sessions sommaires de la paix ». Les crimes de moindre envergure, tels que l’ivresse, la mendicité, l’insulte, etc. sont traités par le tribunal de la Cour des petites sessions de la paix. Le délit le plus fréquemment sanctionné est celui de tenir une maison de débauche. Cette accusation condamne le plus souvent les tenanciers et les tenancières.

Les prostituées, quant à elles, sont accusées d’être Résident dans une maison de débauche. Elles peuvent aussi être accusées de vagabondage ou de flâner et de désordre lorsqu’elles étaient prises en état d’ébriété dans un lieu public. D’autres accusations découlent de ces mêmes délits. Dans le cas des clients qui sont arrêtés, ils sont plutôt accusés de Fréquenter habituellement une maison de débauche[9].

Les sentences attribuées varient d’un accusé à l’autre. En effet, les accusés doivent payer une amende, purger une peine d’emprisonnement, parfois avec travaux forcés, débourser une amende en plus d’un séjour en prison. La plus sévère des sentences est l’internement de deux ans au couvent du Bon pasteur à Montréal. Par ailleurs, les femmes impliquées dans le commerce charnel sont plus sévèrement punies que les hommes impliqués.

Pour en connaître davantage sur le commerce charnel trifluvien entre 1850 et 1916, nous vous conseillons de consulter le mémoire de maîtrise de Mme Marie-Joëlle Côté, disponible dans le lien suivant : http://depot-e.uqtr.ca/7293/1/030619099.pdf [10].

 

Notes

[1] Marie-Joëlle Côté, Le commerce du sexe en Mauricie : Pratiques sociales et répression étatique, Mémoire de M.A., UQTR, novembre, 2013, p. 12.

[2] « Commettre le mal » est une des expressions utilisées dans les dossiers judiciaires de l’époque pour avoir remis une somme d’argent pour les services d’une prostituée.

[3] Le district judiciaire de Trois-Rivières a été créé en 1790 et recense les campagnes environnantes : Louiseville, Bécancour, Sainte-Thècle, Nicolet, Saint-Paulin, Saint-Tite, Sainte-Geneviève de Batiscan, Grand-mère, Sainte-Angèle de Laval, Saint-Roch de Mékinac, Saint-Léonard d’Aston, La Tuque, Saint-Mathieu et Shawinigan Fall.

[4] M.-J. Côté. Op. cit., p. 35.

[5] M.-J. Côté, Op. cit., p. 39.

[6] René Hardy et Norman Séguin, Histoire de la Mauricie, Québec, PUL, 2004, p. 416.

[7] M.-J. Côté, Op. cit., p. 43; Pour connaître les villages des environs, voir la note de bas de page #3.

[8] D’autres cas impliquant un constable de police sont rendus publics en 1907 et 1915 selon les recherches de Marie-Joëlle Côté.

[9] Nous avons traduit les accusations en français. Dans l’ordre du texte: Keeping a bawdy house, Being inmate in a bawdy house, vagrancy, loitering, desorderly, Being an habitual of a bawdy house.

[10] Marie-Joëlle Côté, Le commerce du sexe en Mauricie : Pratiques sociales et répression étatique, Mémoire de M.A., UQTR, novembre, 2013, 115 p.

Leave a Comment

Contactez-nous

Not readable? Change text. captcha txt

Start typing and press Enter to search