« Une occasion de se rencontrer pour se recréer et s’instruire” : l’essor des cercles littéraires trifluviens au cours de la seconde moitié du XIXe siècle »

 In 40e_anniversaire

Par Chantale Labossière, étudiante à la maîtrise en Études québécoises à l’UQTR

Lieux de lecture, de discussions ou même d’associations d’affaires, les cercles littéraires forment des lieux de rendez-vous pour la bourgeoisie trifluvienne de la seconde moitié du XIXe siècle. Sans être nécessairement associées à un parti politique, ces espaces de sociabilité, généralement éphémères, permettent aux notables des deux communautés linguistiques de consolider leur pouvoir socio-économique, tout en partageant des intérêts culturels communs. L’émergence des cercles littéraires trifluviens coïncide avec la montée de l’industrialisation et de l’urbanisation de la ville, période de mutations pour les classes sociales et l’appartenance à une ethnie.

De 1851 à 1901, Trois-Rivières connaît une expansion démographique : elle passe de 4 004 habitants à 9 981 et de 86 % à 95% de francophones[1]. Malgré le fait que la communauté anglophone ne représente qu’environ 5 % de la population trifluvienne au cours de cette même période[2], les premiers cercles littéraires[3] sont largement dominés par une bourgeoisie anglo-protestante, jusqu’à ce qu’une jeunesse destinée aux professions libérales s’impose et brise son isolement pour se créer ses propres espaces de sociabilité.

Une prédominance anglophone.

Une des initiatives de la bourgeoisie anglo-protestante dans la petite ville qu’est Trois-Rivières, au tournant de la seconde moitié du XIXe siècle, est l’instauration des premiers cercles littéraires. Bien que la petite bourgeoisie francophone puisse faire partie du membership de ces cercles, les présidences et vice-présidences reviennent généralement à l’élite anglo-protestante, source constante d’inquiétude pour le clergé catholique trifluvien.

La dualité religieuse : une source de division entre anglophones et francophones

Les membres du Barreau de Trois-Rivières. Bourdages correspond au numéro 10 [vers 1867]. Archives du Séminaire de Trois-Rivières, cote : FN-0064-71-47

Les cercles littéraires anglo-protestants n’ont pas bonne presse aux yeux du clergé catholique : non seulement représentent-ils des lieux de prédilection où se fomentent des projets libéraux, mais les règles du protestantisme pratiquées par la communauté anglo-protestante portent atteinte à l’autorité de l’Église catholique. Le conflit entourant le projet de fondation d’un Institut trifluvien, en 1868[4], dont les règlements découlent du modèle libéral de l’Institut canadien de Montréal, illustre avec éclat l’antagonisme libéral-ultramontain qui déferle dans la sphère sociale et politique trifluvienne au cours de la seconde moitié du XIXe siècle.

L’opposition rencontrée par le jeune libéral Louis-Gaspard Bourdages, qui souhaite fonder un cercle littéraire à l’image de celui de Montréal, notamment pour y accueillir la bourgeoisie d’affaire protestante, provoque les foudres du clergé catholique. Le Journal des Trois-Rivières, porte-parole de l’évêché, publie d’ailleurs un article[5] en soutenant que « [les protestants] ne reconnaissent pas l’autorité de l’Église […] » et que leur présence au sein de ce cercle littéraire représenterait « […] une difficulté insurmontable […] » pouvant nuire à « […] l’harmonie des races […] ». Bien que le clergé trifluvien souhaite abolir la distance entre catholiques et protestants dans ces espaces de sociabilité, un seul cercle littéraire parviendra à réunir des membres deux communautés religieuses pendant presque vingt ans.

Le Cercle Saint-Louis (1877-1896) 

Constitution du Cercle Saint-Louis de Trois-Rivières en 1877. Archives du Séminaire de Trois-Rivières, cote : 0187-02.

Fondé en 1877 dans l’objectif « […] d’offrir à ses membres une occasion de se rencontrer pour se recréer et s’instruire[6] », le Cercle Saint-Louis est un cercle littéraire bilingue réservé exclusivement à l’élite exerçant des professions libérales. Si la particularité de ce cercle consiste à rallier autant les francophones que les anglophones de cette franche supérieure de la société, son originalité repose sur ses règlements rédigés dans les deux langues, lesquels interdisent toutes discussions politiques et religieuses à l’intérieur de ses salles[7]. Le déclin de ce cercle littéraire, dans la dernière décennie du XIXe siècle, témoigne sans doute d’une perte d’influence de la bourgeoisie anglophone face à la montée d’une génération d’avocats francophones désirant se créer ses propres lieux de sociabilité pour rompre leur isolement culturel.

L’affirmation de la jeunesse francophone au sein des cercles littéraires trifluviens

L’essor des cercles littéraires francophones[8] coïncide avec l’ascension d’une jeunesse libérale consciente qu’elle doit faire concurrence à l’élite d’affaires anglo-protestante qui domine les secteurs socio-économiques sur le territoire trifluvien. Le développement de l’industrialisation et de l’urbanisation, au tournant de la seconde moitié du XIXe, siècle, stimule cette jeunesse à s’unir et s’affirmer par l’intermédiaire des cercles littéraires, et ce, dans l’objectif d’accroître son capital social[9] et culturel[10]. La fréquentation de ces espaces de sociabilité donne également l’occasion à cette jeunesse, souvent destinée au Barreau, de faire l’apprentissage de la rhétorique et du civisme, compétences incontournables pour occuper une position sociale au sein de l’élite libérale trifluvienne et, conséquemment, de jouir d’une reconnaissance publique à Trois-Rivières.

Essor et déclin des cercles littéraires à Trois-Rivières

L’émergence des cercles littéraires dans la ville de Trois-Rivières découle de la diffusion de la pensée libérale et des idées démocratiques qui circulent dans tout l’Occident dans la seconde moitié du XIXe siècle. Si l’élite britannique a la mainmise sur ces espaces publics trifluviens pendant une bonne partie du XIXe siècle, de son côté, la jeune bourgeoisie francophone ne tarde pas à se créer es cercles littéraires pour contrer la concurrence socio-économique et culturelle de l’élite anglophone. La prépondérance des cercles littéraires francophones a d’ailleurs pour corollaire la disparition des cercles bilingues à partir des années 1860. De toutes ces considérations, une interrogation demeure : la prise en charge de l’encadrement de la jeunesse par Mgr Laflèche, au cours du dernier tiers du XIXe siècle, serait-elle à l’origine du déclin des cercles littéraires francophones trifluviens ?

Mgr Louis-François Laflèche (1818-1898) Créateur : Edmond-Joseph Massicotte Image provenant de Bibliothèques et Archives nationales du Québec : http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2074187

Notes

[1] René HARDY, « Trois-Rivières au XIXe siècle » dans René HARDY et Normand SÉGUIN (dir.). Histoire de la Mauricie, Québec, Institut québécois de la recherche sur la culture, 2004, p. 410.

[2] Ibid., p. 410.

[3] Young Men’s Improvement Association (1848-1854); Mechanic’s Institute (1852-1857) ; Literary Association (1850); Men’s Literary Society of Three Rivers (1886); Mutual Improvement Society (1887); Three Rivers Reading Room Association.

[4] L’Institut trifluvien (1865-1868), aussi appelé Institut des Trois-Rivières et Institut littéraire, aurait été un modèle de l’Institut canadien de Montréal, mais le projet de Louis-Gaspard Bourdages n’a pas eu de suite.

[5] Journal des Trois-Rivières, 3 mars 1868. Cité par François Guérard dans Les notables de Trois-Rivières au dernier tiers du XIXe siècle. Mémoire de maîtrise (études québécoises), UQTR, 1984, p. 83.

[6] Archives du Séminaire de Trois-Rivières, Constitution, règlements & Co du Cercle Saint-Louis de Trois-Rivières, 1877, p..1

[7] Ibid., p.13.

[8] Ex. : Société des étudiants en droit (1850) ; Institut canadien des Trois-Rivières (1851-1857); Société littéraire des jeunes gens (1861); Institut littéraire des Trois-Rivières (1865-1868); Cercle littéraire (1875-1880).

[9] Pierre BOURDIEU, « Le capital social » dans Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 31, janvier 1980, http://www.persee.fr/docAsPDF/arss_0335-5322_1980_num_31_1_2069.pdf

[10] Pierre BOURDIEU, « Les trois états du capital culturel » dans Actes de la recherche en sciences sociales », vol. 30, novembre 1979, http://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1979_num_30_1_2654

 

Bibliographie

 

Sources manuscrites

Archives du Séminaire de Trois-Rivières Constitution, règlements & Co du Cercle Saint-Louis de Trois-Rivières, 1877, 22 p.

Journal des Trois-Rivières, 3 mars 1868, Cité par François Guérard dans Les notables de Trois-Rivières au dernier tiers du XIXe siècle. Mémoire de maîtrise (études québécoises), UQTR, 1984, p. 83.

Références

Ouvrages collectif et mémoire

HARDY, René et Normand SÉGUIN (dir.). « Trois-Rivières au XIXe siècle ». Histoire de la Mauricie, Québec, Institut québécois de la recherche sur la culture, 2004, p. 380 à 456

GUÉRARD, François. Les notables de Trois-Rivières au dernier tiers du XIXe siècle. Mémoire de maîtrise (études québécoises), UQTR, 1984, 137 p.

LEMIRE, Maurice et Denis SAINT-JACQUES. La vie littéraire au Québec : tome 3 (1840-1869), Québec, Presses de l’Université Laval, 1996, 645 p.

Articles

BOURDIEU, Pierre. « Le capital social » dans Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 31, janvier 1980, http://www.persee.fr/docAsPDF/arss_0335-5322_1980_num_31_1_2069.pdf

BOURDIEU, Pierre. « Les trois états du capital culturel » dans Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 30, novembre 1979, http://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1979_num_30_1_2654

HARDY René et Normand SÉGUIN (dir.). « Trois-Rivières au XIXe siècle ». Histoire de la Mauricie, Québec, Institut québécois de la recherche sur la culture, 2004, pp. 380 à 456.

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