L’Église et l’État : au cœur du développement culturel des villes québécoises. L’exemple de Trois-Rivières au XXe siècle.

 In 40e_anniversaire

Par Sarah Lapré, étudiante à la maîtrise en Études québécoises à l’UQTR

Depuis la fondation de la Nouvelle-France, l’Église catholique et l’État politique sont au cœur du développement social, culturel et politique de la nation. L’exemple de la ville de Trois-Rivières nous permet d’étudier le rôle de chacun au XXe siècle. Alors que la première prend en charge la formation des chrétiens et régit le développement de la culture québécoise, le second établit des programmes et des politiques gouvernementales en faveur d’une plus grande formation et diffusion de la culture, et ce dès la Révolution tranquille.

Trois-Rivières est alors le siège de l’Église catholique : les autorités cléricales imposent des modèles de moralité et des conditions restrictives afin d’orienter la diffusion et la définition même de la culture[1]. Grâce à un mode d’organisation prescriptif, l’Église joue un rôle d’encadrement et de régulation sociale. Les paroisses encouragent les chorales religieuses en lui offrant un soutien financier. Par exemple, les concerts musicaux de Trois-Rivières sont encouragés par le clergé et les congrégations féminines offrent des enseignements musicaux[2]. D’un côté, l’approbation des autorités religieuses est nécessaire à la pérennité de la culture, tout au long du XXe siècle, d’un autre, en approuvant certains groupes musicaux et en éclairant les qualités de certaines œuvres littéraires ou théâtrales, le clergé participe à la promotion et au développement de la culture canadienne-française.

L’implication de l’Église dans le milieu de l’instruction va également en ce sens[3]. La formation religieuse des chrétiens à Trois-Rivières est entamée dès la Nouvelle-France[4]. Au milieu du XXe siècle, c’est toujours l’institution ecclésiastique qui tient les rênes[5]. La fondation du Séminaire Saint-Joseph de Trois-Rivières, en 1860, témoigne de l’implication grandissante des laïcs dans le milieu de l’éducation, mais l’établissement est confié aux prêtres trifluviens, ce qui consacre la domination de l’Église dans le milieu de l’éducation.

Dans les années 1960, la Révolution tranquille bouleverse la société québécoise par l’enclenchement du processus de sécularisation du système scolaire québécois, optimisé par sa déconfessionnalisation dans les années 2000[6]. Les institutions politiques succèdent peu à peu aux institutions ecclésiastiques dans les domaines culturels et éducatifs. Le gouvernement québécois s’organise pour lutter contre l’influence de la culture américaine, de plus en plus manifeste dans le reste du Canada. Cette période voit donc une participation gouvernementale de plus en plus grandissante dans le domaine culturel. Le ministère des Affaires culturelles, aujourd’hui ministère de la Culture et des Communications, est fondé à cette époque dans un contexte de revendication populaire. Le programme politique de ce ministère est d’ailleurs défini comme étant « de contribuer à l’affirmation de l’identité culturelle québécoise; de susciter le développement de la création artistique [et] de favoriser l’accès et la participation des citoyens à la vie culturelle[7]. » En ce sens, une politique culturelle est élaborée durant ces premières années par le ministère.

Le centenaire de la Confédération en 1967 devient également l’occasion pour les grandes villes québécoises d’étudier le degré d’implication de chacune. Trois-Rivières, par exemple, met sur pied divers projets culturels pour célébrer cette occasion, dont l’inauguration d’un centre culturel[8]. Ce projet correspond également à l’ouverture de différents centres culturels dans toutes les régions du Québec, au courant des années 1960.

Dans cette seconde moitié du siècle passé, le rôle de l’État dans la promotion d’une culture québécoise est perceptible dans ses fonctions institutionnelles et financières. La Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, des lettres et des sciences au Canada entraîne la création du Conseil des arts et des lettres du Canada en 1957, et plus tard, celui du Québec en 1994. Ce sont les universités qui reçoivent une bonne part de ce financement. Dans le mouvement de la fondation du réseau des Universités du Québec, l’université de Trois-Rivières ouvre ses portes le 19 mars 1969. Grâce à ces fonds, la création de nouveaux programmes, la spécialisation des enseignants et l’offre de bourses et de prix de plus en plus prestigieux favorisent une professionnalisation et une démocratisation des domaines scientifiques et culturels[9]. En ce sens, l’enseignement de la littérature, des arts, de la musique et des sciences, participe au développement de la culture. Ainsi, l’ancrage des différentes institutions d’enseignement « expliqu[e] beaucoup l’ébullition culturelle que connaît Trois-Rivières[10] », entre autres, durant cette période.

Le transfert des responsabilités entre les institutions ecclésiastiques et politiques pour le développement de la culture s’opère alors dans un contexte de révolution sociale et de revendications populaires. Le manque d’adaptation de l’Église envers les nouvelles structures sociales, par exemple les changements de l’organisation familiale, explique peut-être le déclin de son influence et l’implication grandissante de l’État en faveur du développement culturel.

 

Notes

[1] Amélie Mainville, « Prépondérance des artistes amateurs et faible présence de la musique savante : 1920-1934 », La vie musicale à Trois-Rivières, 1920-1960, M. A., Université du Québec à Trois-Rivières, 2006, p. 49.

[2] Catherine Lampron-Deslauriers, « La vie culturelle à Trois-Rivières dans les années 1960 : démocratisation de la culture, démocratie culturelle et culture jeune. Histoire d’une transition. Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Trois-Rivières, 2010, p. 8.

[3]Luc Chartrand, Raymond Duchesne et Yves Gingras, « La naissance d’un mouvement scientifique canadien-français », Histoire des sciences au Québec, Éditions du Boréal, 1987, p. 250-251.

[4] Lucia Ferretti, Brève histoire de l’Église catholique au Québec, Gatineau, Boréal, 1999, p. 3-32.

[5] Normand Brouillette, Pierre Lanthier et Jocelyn Morneau, « L’adaptation et le renouvellement de la culture », dans Histoire de Lanaudière, Presses de l’Université Laval, 2009, p. 694.

[6] É.-Martin Meunier et Sarah Wilkins-Laflamme, « Sécularisation, catholicisme et transformation du régime de religiosité au Québec. Étude comparative avec le catholicisme au Canada (1968-2007) », Recherches sociographiques, vol. 52, n. 3, 2011, p. 695.

[7] Publication Québec, site internet, « Loi sur le ministère de la culture et des communications, Chapitre 1 – Organisation du ministère », 1992, c. 65, a. 11. http://legisquebec.gouv.qc.ca/fr/ShowDoc/cs/M-17.1

[8] Catherine Lampron-Desaulniers, Op. Cit., p. 82.

[9] Luc Chartrand, Raymond Duchesne et Yves Gingras, « La naissance d’un mouvement scientifique canadien-français », Histoire des sciences au Québec, Éditions du Boréal, 1987, p. 258.

[10] Catherine Lampron-Desaulniers, Op. Cit., p. 65.

 

Bibliographie

 

CHARTRAND, Luc, Raymond DUCHESNE et Yves GINGRAS. « La naissance d’un mouvement scientifique canadien-français », Histoire des sciences au Québec, Éditions du Boréal, 1987, p. 249-284.

FERRETTI, Lucia. Brève histoire de l’Église catholique au Québec, Québec, Boréal, 1999, 203 p.

LAMPRON-DESLAURIERS, Catherine, « La vie culturelle à Trois-Rivières dans les années 1960 : démocratisation de la culture, démocratie culturelle et culture jeune. Histoire d’une transition. Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Trois-Rivières, 2010, p. 27.

MAINVILLE, Amélie. « Prépondérance des artistes amateurs et faible présence de la musique savante : 1920-1934 », La vie musicale à Trois-Rivières, 1920-1960, M. A., Université du Québec à Trois-Rivières, 2006, p. 25-72.

MEUNIER, É.-Martin et Sarah WILKINS-LAFLAMME, « Sécularisation, catholicisme et transformation du régime de religiosité au Québec. Étude comparative avec le catholicisme au Canada (1968-2007) », Recherches sociographiques, vol. 52, n. 3, 2011, p. 683-720.

 

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